Il y a trois siècles

14 juin 2010

Enfance sans coeur

Je m'installe à ma table de travail vers huit heures. Il reste un long moment avant l'arrivée de mon maître, le comte de Pontchartrain. Instants de silence, de méditation où je repense à mon enfance. Mes jeux avec les domestiques dans le parc du château en construction, les chaudes cuisines que je rejoignais affamé pour que l'on me donne du pain, du beurre et une soupe, mon rôle de garçon à la Maison-Bouche du Roy où j'étais chargé de goûter l'eau venant de la place Dauphine, de la grande Écurie ou de la place du Marché de Versailles.

Mon regard se porte aussi sur les livres qui jonchent ma table : ces compagnons que j'ai découvert dès l'âge de cinq ans grâce aux commis du surintendant qui avaient décidé de m'apprendre à lire, pour s'amuser sans doute ou me trouvant doué peut-être. Ces ouvrages dévorés avec avidité qui m'ont appris beaucoup et sur tout : l'astrologie, la chimie, la botanique, l'anatomie, la médecine... Je m'efforçais de retenir l'ensemble, lisant dehors en été, loin du chantier et assis près des marais et en hiver à la lueur des cheminées des cuisines. Cassini l'astronome, Bacon et sa Nouvelle Atlantide, Fermat et ses mathématiques si limpides, Harvey démontrant la circulation du sang : Que de découvertes, de joies spéculatives ! Je faisais l'admiration des agents royaux qui me montraient d'un bureau à l'autre cmme un singe savant. J'apprenais et je récitais, espérant secrètement un peu de tendresse de leur part, quelques mots chaleureux. Au lieu de cela, de l'admiration quand je ne me trompais point et des ricanements dès que ma mémoire était prise en défaut.

Harvey

William Harvey

L'absence d'une mère aimée et d'un père respecté semblait laisser une place immense dans ma tête et mon cœur pour emmagasiner, à la place, un amas spectaculaire de connaissances. L'envie de ne pas être seul, de me créer une famille de remplacement, faisait le reste. Les commis devenaient mes pères, les femmes des cuisines, mes mères. Les premiers me donnaient les livres et les secondes les quignons de pain. « As-tu nourri Olivier le Vôtre aujourd'hui ? » se répétaient en riant aussi bien les cuisinières que les hommes de plume.

Arrivé à l'âge d'un homme, j'ai gardé ces comportements acquis quand je n'étais qu'un marmot : apprendre et réciter pour être reconnu, faute d'être aimé. Devenu commis moi-même, je reste cet être immature qui a besoin de la flatterie du maître pour avancer, du regard des Grands pour exister. Déséquilibre terrible et grandiose à la fois puisqu'il fait de moi l'un des serviteurs les plus appréciés de la Maison du Roy. Je retiens tout sans note, comprend les pages des rapports dès les premières lignes, recoupe les informations avec des milliers d'autres pour vérifier leur véracité. Machine redoutable au service du Roy, monstre de savoir et de travail protégeant les puissants.

Regardez, je suis le singe savant devenu grand, toujours flatté par des caresses sur le museau mais avec un cœur qui n'a pas grossi, sec comme un fruit oublié. Un cœur que j'ai cependant décidé d'écouter car je sens que c'est lui que me fera vivre désormais.

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Le domaine de Versailles par Cassini

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16 mai 2010

Retour à la lumière

Mois de may de l'an de grâce 1710

Etait-ce une apparition fantomatique ? Un spectre malveillant venu hanter mes nuits d'homme seul ? Je tiens à la main le linge humide, rougi de sang. Je n'ose regarder l'intérieur, malodorant et lourd : cette tête tranchée dont je ne vois que les cheveux. Qui était ce mystérieux mousquetaire me déposant cet horrible colis avec pour seul commentaire cette phrase « Monsieur, cet homme voulait vous parler de feu votre père. »

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Qui veut ainsi faire taire les bonnes volontés prêtes à m'aider dans la recherche de mes origines ? Pourquoi cette mise en scène macabre ? Et surtout, que faire de cet épouvantable présent , de ce morceau de corps qui peut entraîner ma perte s'il est découvert chez moi ?

Ces questions s'entrechoquent et mon inquiétude monte lorsque de nouveaux coups retentissent à ma porte qui s'ouvre toute seule. Cinq hommes entrent dans mon réduit sans même attendre d'y être invités. Je suis assis sur le sol, hébété. Il ne me paraissent que plus massifs encore et je reconnais de nouveau la cape bleue des mousquetaires. Leur officier me tend une main : « Monsieur, nous venons récupérer l'objet. » Je rends le linge, tremblant, sans volonté et ne demandant pas d'autres explications.

Le capitaine ajoute : » Rien ne vous sera épargné si vous ne cherchez pas vous même qui vous êtes. Cessez d'être seul. La quête de vos origines ne pourra se faire qu'avec de nombreux amis. »

Les cinq soldats disparaissent emportant cette tête tranchée qui ne sera restée, finalement, que quelques minutes entre mes mains.

Mon réveil le lendemain matin me place dans une situation de grande perplexité sur les événements de la nuit. L'impression, finalement rassurante, d'avoir vécu un sombre cauchemar l'emporte, somme toute, sur toute autre considération. La raison, la logique, interdit de donner le moindre crédit à cette histoire de tête coupée ; ces mousquetaires menaçants me paraissent maintenant grotesques le jour levé. Je ne vois, en outre, nulle trace de sang au sol. Ce songe est un message du Tout-Puissant, un signe du Ciel qu'il me reviendra de faire interpréter

Je décide cependant de m'ouvrir de tous mes soucis à mon maître, le comte de Pontchartrain. Il en sait sans doute plus sur mon passé que ce que les valets de la Cour ou les autres commis ont bien voulu me confier. Je pourrai aussi aborder le sujet avec le père Le Tellier, confesseur du Roy, avec lequel j'ai quelques commerces lorsqu'il rejoint le souverain le vendredi matin pour le Conseil de conscience.

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Le père Michel Le Tellier, jésuite et dernier confesseur du roi

Mon horrible nuit me paraît maintenant s'éloigner quand le jour monte sur le château où je vais rejoindre mon office et mes chères liasses.

J'enfile mes bas puis ma culotte noire et met une veste toute râpée que je tente de cacher par mon justaucorps, boutonné de bas en haut. Mes longs cheveux noirs sont peignés avant de les attacher derrière. Je fixe enfin mon gros ceinturon et quitte ma chambre.

Je m'éloigne ainsi de ce lieu intime où les tourments de mon pauvre cœur peuvent prendre une place qui leur est heureusement interdite dans ma vie publique de commis de confiance du Roy.

costume

Le personnage en vert est sensiblement habillé comme Olivier le Vôtre : culotte, bas, veste (c'est un gilet en 1710) justaucorps (c'est à l'époque une sorte de redingote)...

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11 mai 2010

Le mousquetaire ricanant

Le 11 mai de l'an de grâce 1710

Le soir, seul dans la pièce qui m'est réservée au Grand Commun du château, ce moment de solitude que je me suis longtemps efforcé de retarder en travaillant le plus tard possible. Je suis la bête administrative dans son écurie, le cheval de labour de l'État qui vient manger son foin et reprendre des forces pour pouvoir tirer la machine immense de la Maison du Roy le lendemain.

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Pas de visite, point de distraction autre qu'une Bible, juste ce journal.

Ambiance crépusculaire du serviteur d'un vieux Roy qui craint les poisons et les trahisons, hanté par la mort et les remords. Serviteur aussi d'un monarque pieux, terrorisé par un Dieu imaginé, au mieux, comme un juge impitoyable, au pire comme un être terriblement vengeur foudroyant le pêcheur qui ne se repend pas.

J'attrape la poignée usée de la fenêtre à pleine main et ouvre brusquement pour faire entrer le vent frais qui ne cesse de souffler sur Versailles. Ce vent mauvais des marais que les centaines d'arbres doivent assainir m'emplit la poitrine : je ne m'arrête pas à l'odeur putride et me concentre sur le froid qu'il m'apporte. J'ai résisté à l'air ambiant, la maladie ne m'a jamais touché, une robustesse insolente dans cette Cour où les plus fragiles tombent comme des mouches, crachant leur pauvre vie par la bouche ou la laissant couler sous eux comme dans un choléra.

C'est le moment où mes muscles se durcissent par des exercices mille fois répétés : soulever, avec les bras, le lit en chêne en étant allongé dessous, effectuer les tractions du singe cent fois sur la même poutre, me laisser tomber et rebondir, les jambes comme des ressorts, les poings prêts à frapper : je veux être indestructible, avoir un corps dominé par l'esprit, une puissance prête pour tous les combats.

Puis le silence à nouveau.

La nuit plus profonde envahit la ville et éteint les lanternes une à une. Le carrosse d''un duc s'éloigne, ses chevaux battus à la badine mais sans cri de cocher.

Seul. Cet homme sans passé que je ne cesse d'être.

Soudain, une drôle d'agitation au-delà de ma porte, chuchotements, frottements, coups sur le parquet.

Je cours ouvrir.

Un géant impassible en uniforme écarlate et soubreveste bleue de mousquetaire m'attend.

monsquetaire

Son visage m'est caché par son chapeau qu'il a gardé et la très faible luminosité du lieu. Il tient dans sa main, au bout de son bras droit tendu, comme un trophée. Je découvre - avec une horreur qui m'immobilise – qu'il s'agit d'une tête tranchée, encore toute sanguinolente !

Le garde royal prononce alors ces mots, d'un ton neutre, presque détaché, comme appris par cœur : "Monsieur, cet homme voulait vous parler de feu votre père".

Puis, il part d'un rire énorme, raisonnant dans tout le bâtiment et enchaîne sur un gloussement grave et sardonique. Il jette dans ma direction la pauvre tête qui roule jusqu'à mes pieds et disparaît.

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05 mai 2010

Travailler à la Maison du Roy

Versailles, le 6 mai de l'an de grâce 1710

Le grand tranchant, les cent-Suisses, les Mousquetaires, les menus-plaisirs, mais aussi l'examen des titres de noblesse, l'attribution des appartements à Versailles, la police dans Paris, la bouche et la garde robe de Louis le quatorzième... je me perds dans toutes les missions de la Maison du Roy, immense service d'intendance dirigé par un secrétaire d'Etat, Jérôme de Phélypeaux, mon seigneur et maître, le comte de Pontchartrain. J'ai servi le père, très aimé de tous, je me dévoue au fils, unanimement détesté. Le premier me parlait avec bonté, le second me rudoie avec sa voix glapissante et me toise de son seul oeil sain.

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Jérôme de Phélypeaux, comte de Pontchartrain, mon seigneur et maître

Pour autant, je continue à apprécier l'extraordinaire variété des missions confiées. Les Pontchartrain cumulent le portefeuille de la Maison du Roy avec celui de la Marine. Le pouvoir est là, dans les navires et dans les épices, dans les terres lointaines conquises et dans les quartiers de noblesse préservés, dans les intrigues dont nous savons tout et dans les secrets dont personne ne sait rien.

Beaucoup de papiers maniés, d'informations échangées, de domestiques à surveiller : il faut nourrir la Cour, complaire au souverain, préparer les batailles navales de demain et le feu d'artifice de ce soir. Le détail de la vie du Roy se règle chez nous, nous la mettons en musique avec nos panetiers et portemanteaux, nos fourriers et nos fruitiers. Louis ne doit manquer de rien : il mange, boit, respire, se couvre avec ce que nous lui donnons. Nous sommes ses esclaves mais il se présente nu devant nous. Extraordinaire charge d'habiller le Soleil de France et d'être ceux qui permettent à ses rayons de s'étendre sur l'Europe, respectueusement courbée devant son prestige sans égal.

Qui suis-je dans cette Maison du Roy ? Un commis. Un secrétaire particulier du secrétaire d'Etat, celui qui ouvre et ferme son portefeuille, emplit sa bouteille d'encre et recopie ses lettres... en mémorisant tout. Le passé de tel duc, l'avenir de tel comte, la venue de tel ou tel ambassadeur, les crédits pour la Flotte, la pension de tel Grand, la récompense ou la disgrâce de tel autre : rien ne m'échappe. Je ne signe rien mais prépare tout. J'écoute à l'infini mon maître sans rien dire, attendant l'ordre définitif et l'exécutant sans qu'il soit besoin d'achever les phrases. Je dure et j'endure sans bruit et dort souvent à même le sol pour être le premier là le matin.

Ma vraie motivation dans cette vie de moine ; quelque part dans cette immense Maison du Roy, se cache mon passé. Mon père et ma mère sont glissés dans ces liasses immenses, dans ces bruits rapportés et ces décisions déjà prises il y a quarante ans. Je me tais et je cherche. Les indices, les morceaux qu'il faut recoller, j'interroge sans insister mais reviens plus tard à la charge avec obstination.

Un jour, je saurai d'où je viens et qui je suis.   

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03 mai 2010

Les gueux tu écouteras ...

Paris, le 4 mai de l'an de grâce 1710

« Pour savoir d'où tu viens, les gueux et les ribaudes tu écouteras. ». Des billets comme celui-là, j'en ai une centaine. Glissés sous ma porte pendant la nuit, écrits à l'encre noire malhabile, ils me donnent des conseils dans ma quête d'identité. Je n'y prête pas attention et je ne suis pas sûr de ne pas en avoir jeté certains.

Ce soir pourtant, je me rappelle ce commandement : j'accompagne le lieutenant général de police d'Argenson qui s'est fait fort dans une lettre au souverain « de traverser tout Paris avec ses cavaliers et autres hommes du guet en faisant respecter l'ordre et la paix du roy. »

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Le lieutenant général de police, le Marquis d'Argenson, dirige la police parisienne

Le carrosse du lieutenant général, où nous avons pris place, s'ébranle et quitte le Châtelet. Une vingtaine d'agents avec leurs officiers font office d'escorte. Minuit est passé depuis longtemps, les quatre chandelles des lanternes disposées presque partout dans la capitale et qui ont fait depuis longtemps reculer les brigands, commencent à s'éteindre. Le noir s'installe dans les quartiers mal famés des rues Saint-Denis et Saint-Sauveur que nous devons remonter, par défi.

J'ai peur. Ce n'est pas ce soir que je vais tendre la main à de pauvres hères pour savoir d'où je viens.

Nous cheminons à la vitesse des hommes à pieds qui ouvrent le cortège, dans un demi-silence troublé par le bruit des roues sur les pavés.

Soudain, une fenêtre s'entrouvre au-dessus de nous. Un hurlement incompréhensible envahit la nuit. Puis un gloussement et une voix féminine moqueuse : « Venez Monseigneur ! Prenez mon cœur ! Venez Altesse ! Pincez mes fesses !» Une série de gros rires retentit et prend de l'ampleur.

Une autre fenêtre s'ouvre alors et une grosse mégère vide son seau d'immondices en criant : « Gare en bas, gare en bas, gare ! » Le carrosse argenté est souillé et l'odeur devient rapidement insoutenable. D'Argenson reste stoïque et s'asperge le cou d'un parfum luxueux. Il m'indique : »Ne nous laissons pas fléchir. Mes mouchards surveillent ces gueux et demain, leurs noms seront sur mon bureau avant que je les fasse jeter au cachot. »

« Le peuple a faim ! » Cette fois-ci, c'est une clameur qui commence à naître. « Du pain, Monseigneur. Pour nos enfants, du pain ! » Paris a faim. Le terrible hiver de 1709 n'est pas oublié et la subsistance de chacun n'est pas encore assurée. Des silhouettes squelettiques et pieds nus s'accrochent à notre voiture en beuglant : « Manger, mon prince, nous voulons manger ! » Des faces terribles se plaquent contre les vitres. Des bouches sans dents, des yeux crevés de vérole au-dessus de nez cassés. Les gardes sortent des fouets pour écarter les impudents. Le marquis d'Argenson semble ne rien voir et se repoudre le visage, comme indifférent. Il répète, d'une voix calme :

« Demain, j'aurai leurs noms et le prestige du roy sera rétabli. »

La mission se termine. Le carrosse rentre. Les laquais s'approchent, soumis, et nettoient les vitres frénétiquement.

Ils sont gros et gras. Quand on sert les nobles et les Grands, savez-vous, on mange.

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02 mai 2010

Le mystère de ma naissance

Je commence ce journal, à Versailles, en ce 2 mai de l'an de grâce 1710. Personne ne connaît mon vrai nom et je suis né de parents inconnus.

Olivier le Vôtre est un patronyme donné par moquerie, par des courtisans qui ignoraient le nom de mes parents et qui me voyaient jouer dans les jardins du château de Versailles, parc créé par Monsieur Le Nôtre. Me désignant aux uns et aux autres, en riant, ils s'écriaient, fiers de leur jeu de mot : "Est-ce le vôtre ?" 

Élevé par des serviteurs attendris par ma petite bouille toute ronde, mangeant en cuisines, j'ai tout appris auprès d'un commis de Monsieur Colbert, Albert Dupin. A sa mort, j'ai été pris à la Maison du Roi, qui commande la Marine et toutes les affaires sensibles du royaume. Bourreau de travail, apprécié pour ma discrétion, comprenant vite, mes responsabilités sont maintenant, à 41 ans, celles que l'on confierait à un noble de grande famille.

La rumeur prétend que mon père était un puissant seigneur. J'ai l'impression que des mains cachées me protègent et que d'autres travaillent à ma perte. D'où vient l'horrible cicatrice que j'ai au cou depuis ma plus tendre enfance ? Pourquoi le roi s'est-il écrié un jour, au moment de signer ma nomination, que j'étais forcément doué pour les chiffres et les finances ?

Le soir je rêve de mes origines, au fur et à mesure que de nouvelles rumeurs viennent éclairer ou obscurcir mon passé... qui est aussi mon avenir.

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Jean-Baptiste Colbert de Seignelay, fils du grand Colbert. Une rumeur prétend que ce puissant seigneur, mort il y a vingt ans, serait mon père.

 

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